Un « scoubidou géant » à Clichy – Le Journal du Dimanche.

Un « scoubidou géant » à Clichy – Le Journal du Dimanche.

C’est le mariage de l’acier et du béton. La fusion, à plus de 80 ans de distance, de deux architectures que tout oppose.

D’un côté, le Nancéien Jean Prouvé (1901-1984), le maître des constructions en métal, qui refusa de succomber aux sirènes du béton dans les années 1950. De l’autre, le Provençal Rudy Ricciotti (né en 1952), architecte brillant et provocateur, de renommée internationale, qui se présente lui-même comme un « amoureux du béton ». Ce dernier a dessiné* une tour, fine et élancée, habillée d’une dentelle de béton blanc – sa marque de fabrique -, à deux pas de la porte de Clichy et du nouveau palais de justice de Renzo Piano qui culmine à 160 mètres.

Du haut de ses 96 mètres, le gratte-ciel de Rudy Ricciotti surplombera la célèbre Maison du peuple de Jean Prouvé d’ici à 2023. Pour le compte du Groupe Duval, il a gagné en octobre le concours Inventons la Métropole du Grand Paris sur ce site de Clichy-la-Garenne (92). Il a devancé deux autres ténors de l’architecture, le Japonais Shigeru Ban et Dominique Perrault.

Spécialiste du béton, « matériau formidable »

« De quoi parle cette tour ? Elle propose un récit constructif, à travers un tressage en béton tel un scoubidou géant», s’amuse le fantasque Rudy Riccioti. Il se plaît tout de même à rappeler qu’il est Grand Prix National d’architecture (2006). On lui doit aussi le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille (MuCem), le stade JeanBouin à Paris (16e), l’espace Aimé- Césaire de Gennevilliers (92), le département des arts de l’islam du Louvre, le musée Jean-Cocteau à Menton et le Bordeaux Métropole Arena (inauguré le 24janvier).

« Je suis un réactionnaire petit-bourgeois sans ambition internationale, la globalisation détruit l’architecture et l’identité, c’est dégoûtant », lâche-t-il. Il a pourtant construit la passerelle pour la Paix à Séoul, le Palais des festivals à Venise ou encore l’auditorium symphonique de Gstaad.

L’histoire qu’il veut narrer à Clichy se superpose à celle de la Maison du peuple construite entre 1937 et 1939 par Jean Prouvé, Eugène Beaudoin, Marcel Lods et Vladimir Bodiansky. Cet édifice modulaire, en ossature métallique et murs-rideaux préfabriqués, doté de cloisons, planchers et plafonds mobiles, a été classé aux Monuments historiques en 1983.

« C’est une véritable référence pour tous les architectes et les étudiants en architecture. Ce bâtiment avant gardiste est aujourd’hui un peu fatigué, mais nous avons tout de suite vu son potentiel. Pour un tel lieu, il fallait une approche bienveillante et une signature de renom », note le promoteur François Michot, directeur Île-de-France du groupe Duval.

Rudy Ricciotti n’est pas mécontent d’y apporter sa touche. « Ce projet raconte aussi le récit d’une matière, le béton, dont je suis l’un des grands artificiers. La France est à la pointe dans le génie de ce matériau formidable. Je suis patriote, j’aime que mon pays brille. » Avec son accent chantant, il se fait l’avocat du béton fibré à très hautes performances (BFUP) : « Une ressource et une technologie 100 % françaises, contrairement au métal, plaide-t-il. La chaîne de production est courte, non délocalisable, et très favorable à la réduction de l’empreinte environnementale. Le béton fabrique une mémoire de l’emploi et nécessite 80 fois moins d’énergie primaire que l’acier et 220 fois moins que l’aluminium. »

A Clichy, l’exosquelette portant l’ensemble du bâtiment doit être coulé surplace dans un colossal sarcophage. Le coût de construction est estimé à 45 millions d’euros, pour un investissement total dépassant les 100 millions.

La Maison du peuple restaurée – coût : 10 millions d’euros – et sa tour tressée de béton fibré et de verre formeront deux bâtiments iconiques imbriqués qui seront dotés, sur 15.000 m², d’un programme mixte. Le rez-de-chaussée sera dédié à la gastronomie, avec un lieu exploité par Augustin Legrand comprenant une halle gourmande (un « fôod court ») et un marché bio de petits producteurs. On y trouvera aussi une boulangerie, un caviste, un restaurant, ainsi qu’une librairie et une halte-garderie.

Hôtel et appartements luxueux, restaurant panoramique

Le premier étage de la Maison, lui, abritera un espace (1.800 m²) dévolu, excusez du peu, au Centre Pompidou. «La forme de cette participation n’est pas encore complètement définie », explique-t-on à Beaubourg, qui souligne que cette nouvelle antenne ne devrait pas être une copie conforme de celle de Mâlaga ni de celles de Shanghai (2019) ou de Bruxelles (mai 2018).

A Clichy, le musée national d’Art moderne devrait proposer des ateliers (notamment à destination des scolaires) et des animations culturelles privilégiant l’interactivité avec les visiteurs. Le groupe Duval et le Centre réfléchissent à des expositions présentant des pièces de design, d’architecture et des films. Des œuvres monumentales pourraient aussi être installées. L’ensemble sera animé par Scintillo, une émanation du groupe SOS.

Posée sur le bâtiment de Prouvé, légèrement en retrait, la tour de Rudy Ricciotti sera consacrée au luxe : un hôtel quatre étoiles (Hyatt) de 100 chambres – jusqu’au 12e étage- et une centaine d’appartements de standing – du 14e au 30e étage – , avec duplex et loggias. Sans oublier le restaurant panoramique entre les deux. Et la terrasse « vivante » au sommet, agrémentée de ruches, de micro-serres et d’un potager. L’architecte méridional raille une programmation « spécial bobos parisiens ». « Je suis un bobo rustique, moi, à l’ancienne : j’ai grandi dans les marécages  camarguais. » Passé l’ironie, Rudy Riccotti décrit une « verticalité économique à l’image de la société libérale », avec des « activités de partage, pas du tout spéculatives, voire gratuites », dans la Maison du peuple – y compris un « espace de coworking pour les jeunes peu fortunés » – et « les riches dans les étages; il faut bien que des gens paient ». Et de résumer : « Ce projet, c’est le luxe au service d’une œuvre architecturale qui conservera sa vocation populaire. Que demande le peuple ? ».

Article paru dans Le Journal du Dimanche, le 21 Janvier 2018